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Interview de Benjamin Mornet, Scénographe

Son Travail


Avant de commencer, j'aimerais parler du mot « scénographe », qui est utilisé dans cet interview. Car j'apporte une nuance entre les mots « décorateur » et « scénographe ». Travaillant dans les milieux du théâtre et du cinéma, les deux mots définissent une part de mon travail dans ces domaines. Au théâtre, on désigne par scénographe, la personne qui prend en charge la réflexion spatiale et la conception du décor. S'il y en a un. En lien avec le reste de l'équipe artistique, il définit les besoins spatiaux, et les traduit en un décor et accessoires. Mais parfois, il peut s'avérer qu'il n'y a pas besoin de décor. Qu'une simple chaise, qu'un simple tapis peut suffire.

C'est peut être la grosse différence que je mettrais avec le décorateur. Il y a (quasi) toujours un décor dans le cinéma (des murs, des intérieurs, des rues, des extérieurs etc..) et ceux-ci sont figuratifs. On reconnaît une chambre, un salon, une plage. De manière générale bien sûr, il existe forcément des projets « hybrides », souvent tournés en studio ou fond vert, qui dérogent aux codes visuels habituels.

La notion de « scénographe » ici me ramène surtout à la partie conception du décor et réflexion spatiale, pour les décors de cinéma. Dans mon travail, je mets toujours la main à la patte, à chercher les accessoires, à installer les décors, à être présent durant le tournage. Je m'investis ainsi tous les aspects du travail.

Parcours

Je suis arrivé dans le domaine du cinéma un peu par hasard. J'ai commencé avec une formation supérieure à l'école d'architecture de Nantes. A proximité, il y a l'école de cinéma Cinécréatis. Durant mes études j'ai été amené à rencontrer les étudiants de cette école, qui cherchaient régulièrement de l'aide pour la construction et la mise en place de leurs décors, pour leurs différents projets (je suis principalement intervenu sur des projets de fin d'études). Pendant mes études, je faisais donc des projets bénévoles. Et ces étudiants sont devenus professionnels et m'ont appelé sur d'autres projets, toujours bénévoles au départ. Au fur et à mesure j'ai commencé à faire des projets rémunérés.

Cela est arrivé durant la suite de ma formation. Après une licence d'architecture, j'ai fait une formation propre à mon école, qui s'appelle DPEA scénographe. Durant 2 ans, on a pu développé tous les aspects de la scénographie : exposition, muséographie, théâtre, cinéma, opéra, lumières etc.. Le programme est vaste et le but de la formation est de se professionnaliser. Chacun est libre de choisir la voie qu'il préfère, et surtout de faire des projets en parallèle des études. C'est ce que j'ai fait.

A la fin de ces 5 ans de formation, j'ai travaillé sur une série France 2, en tant qu'assistant accessoiriste plateau. (J'ai eu ce poste grâce à des anciens de Cinécréatis qui travaillaient sur cette série et qui m'ont recommandé). Cela m'a permis de faire mes heures et d'obtenir mon intermittence directement.

Je n'ai donc pas vraiment de formation pour travailler dans le cinéma. Je suis plutôt autodidacte, et je me suis enrichi de toutes les expériences que j'ai pu avoir durant mes études, et des projets qui sont venus après.


Les notions/savoir-faire qu'un scénographe doit maîtriser dans l'idéal

Je ne crois pas qu'il y ait de liste précise de choses à maîtriser. C'est aussi propre à chacun.


C'est un métier artistique, alors quand on nous appelle pour travailler pour tel ou tel projet, c'est pour les qualités que l'on a.

Chaque scénographe a sa méthode de travail. Pour ma part, j'interviens sur toutes les étapes du projet, jusqu'au tournage. Je fais principalement des projets de fiction, avec des petites équipes et petits budgets. Cela me demande d'avoir plusieurs qualités. La principale est de réussir à se projeter : dans un espace qui ne ressemble pas encore au décor, il faut réussir à imaginer comment le changer, ce que va rendre une couleur ou un papier peint, réussir à harmoniser les différents meubles et accessoires loués ou achetés.

Il est important d'avoir aussi une cohérence budgétaire. Avec un petit budget, il faut réussir à prioriser les achats, à réfléchir à comment répondre aux exigences du.de la réalisateur.rice. Cela demande une bonne part de réflexion en amont, et de l'expérience. Je sais que le fait d'être présent aux tournages me permet de voir directement ce que rend un décor, je peux intervenir tout de suite. Mais surtout je vois direct ce qui marche ou pas, je sais ce qui sera visible ou non, et j'arrive à hiérarchiser ce qui sera du détail (du futile) et ce qui sera important. Cela permet d'aller droit au but, et ça fait faire des économies.

Les étapes du travail du scénographe pour un film (de la lecture du scénario jusqu'à la mise en place du plateau)

La première étape, c'est la lecture du scénario et y déceler toutes les indications spatiales : les espaces, les meubles, les accessoires, les accessoires de jeu. Cela donne déjà beaucoup d'informations sur le travail qui sera à réaliser. Après, je dialogue avec le réalisateur ou réalisatrice afin d'avoir sa vision artistique sur le projet, et nous discutons en détail des décors pour se mettre d'accord. Cet échange est différent selon les réalisateurs. Certains vont préférer me laisser une place importante dans la création spatiale, alors que d'autres ont besoin de tout valider, tous les choix, tous les accessoires. Je dois donc adapter ma méthode de travail à chaque fois.

La plupart du temps, je réalise un dossier d'intentions, afin de lui présenter mes idées, ma vision de son projet. Cela permet d'avoir un échange sur des choses concrètes.

Lorsque nous sommes d'accord, et en parallèle, je travaille avec la production sur le budget disponible et les décors déjà repérés. Une fois toutes les infos en poche, je peux m'atteler à comment retranscrire au mieux des idées, des notions spatiales, des ambiances colorées, en fonction des décors et du budget.

Si j'ai le budget, je vais recruter une équipe, selon le travail à réaliser. Et je vais leur répartir les tâches : construction, recherches du mobilier et accessoires.

Cette étape est le moment où tout devient concret et où il faut prendre pas mal de décisions, pour correspondre à toutes les contraintes (budget, temps, disponibilité), sans oublier les idées artistiques du début.

Méthodologie & fonctionnement

Avec le scénario, la discussion avec le réalisateur, et parfois les décors déjà choisis, j'ai déjà des notions de base sur l'esthétique à développer. L'époque du film va déjà beaucoup contraindre le visuel. Après, pour des décors intérieurs, je vais devoir imaginer la vie des personnages au delà de ce qui est écrit dans le scénario : me projeter pour retranscrire au mieux leur passé, leur classe sociale, etc.. Pour m'aider dans ce travail, j'utilise beaucoup des visuels existants. J'aime divaguer sur Instagram, Pinterest, Google images, Flickr, à la recherche d'images qui vont me parler, qui vont m'inspirer, en lien avec le projet. C'est souvent cette première matière qui constitue le premier dossier d'intentions que je réalise.

J'aime aussi me balader dans des brocantes, des ressourceries, des magasins. Car voir un objet, un meuble, va aussi m'inspirer. Je vais par exemple me dire que je dois privilégier des meubles en bois, ou des lampes industrielles. C'est souvent un meuble, ou objet, une image qui va m'inspirer. Et après je vais tirer ce fil pour développer tout le reste.



Où te procures-tu les éléments & matières premières d'un décor que tu construis ?

Partout ! C'est là qu'il faut être malin pour trouver les éléments nécessaires. C'est surtout le temps et le budget disponible qui va régir où je vais pouvoir chercher. Il existe sur Paris et aux alentours des loueurs de meubles et accessoires.


Cela permet d'emprunter à moindre coût tous les éléments de décoration nécessaires. Si ce n'est pas assez ou s'il faut des choses spécifiques, il y a toutes les ressourceries, les magasins type Emmaüs, brocantes et vides greniers. Et bien sûr internet, le bon coin, Ebay. Quand le temps le permet, avec les frais de livraison.

Concernant des matériaux, il existe aussi des ressourceries. Quand j'ai besoin d'une petite quantité, je vais y faire un tour pour voir si je peux trouver ce dont j'ai besoin, sinon je vais acheter neuf en magasin.

Que fais-tu des éléments du décor une fois un projet fini ?

Tout dépend de ce que c'est. J'ai la chance d'avoir un local de stockage. Je peux donc garder pas mal de choses. Mais je ne peux pas tout garder, il faudrait trop d'espace. Je garde tous les matériaux réutilisables (bois/métal), les consommables encore utilisables. Les meubles et accessoires, je peux soit les garder, soit les revendre, afin de diminuer mes frais de location d'espace (la plupart du temps non pris en charge par les productions), soit les donner à des associations type Emmaüs.

Peux-tu me donner des exemples de travail que tu as réalisé et m'expliquer les astuces que tu as pu trouver dans certains cas pour résoudre une urgence en amont ou sur le plateau ?

Je vais parler du court-métrage « Choulequec », écrit et réalisé par Benoit Blanc et Matthias Girbig. Le tournage a eu lieu en mars 2020. Le projet fut complexe en décoration car très peu d'argent et une ambition débordante. Il n'y a quasiment pas eu de construction de décor (à part une découverte et une fenêtre à cacher), mais le travail résidait dans une transformation de lieux existants pour développer un univers visuel singulier, qui correspondait aux désirs des réalisateurs. La préparation a été longue afin de trouver les meilleurs éléments, à moindre coût. Les ambitions artistiques ont dû être alignées avec ce petit budget, pas pour les réduire, mais pour qu'elles soient les plus justes possible. (Des ambitions réduites, ça se voit. Il faut plutôt réussir à aligner ambition et budget). Je ne donne pas de chiffre sur le budget que j'avais car ça ne veut pas dire grand chose pour moi. C'est tellement fluctuant selon les projets, et le budget décoration dont je dispose n'est souvent pas le budget réel alloué à cette partie. Car il faut y rajouter les frais de location des espaces de tournage, les salaires etc..

Pour recouvrir le sol des espaces, j'ai dû utiliser une moquette bas de gamme, pas très belle. Nous avions fait le choix d'une moquette foncée, afin de ne pas trop la voir. Durant le tournage, on a dû la déplacer régulièrement car nous n'avions pas le budget nécessaire pour en acheter assez. Ce n'était pas pratique, mais on s'est adaptés.

Concernant mon équipe, j'avais une assistante déco et une stagiaire, qui sont intervenues pour l'installation des décors. Il n'y a quasiment pas eu de prépa pour elles tant il n'y avait pas d'argent pour les salaires. J'ai préféré les faire venir pour les installations car il y avait beaucoup de travail en peu de temps (pose de moquette, de papier peint, peintures, accessoirisation etc.. )


Qu'est-ce qui te semble le plus difficile dans ton métier et qu'aimes-tu le plus faire ?

Le plus difficile est peut être de réussir à s'adapter. S'adapter à chaque projet, à chaque nouvelle personne, aux contraintes budgétaires, d'espace etc.. Et bien sûr de gérer tous les imprévus. Il faut faire preuve de réactivité, de distance parfois, pour réussir à prendre les bonnes décisions. C'est aussi une remise en question constante, à chaque projet.

Ce que je préfère, c'est peut être toute la partie conception, de me perdre sur internet et dans les magasins pour trouver l'esthétique que j'ai envie de développer.

Avec l'évolution des technologies et l'essor du numérique, peux-tu nous dire s'il y a des types de projets qui conviennent mieux à un type d'effet spécial (pratique ou numérique) ?

Il n'y a pas un certain type de projet qui doit être privilégié en effet spécial numérique ou pratique. Tout dépend de l'ambition de chaque projet, et surtout du budget. On en revient toujours à la même chose. En décoration, j'aime à dire que tout est possible. Après forcément il faut mettre le temps, l'énergie, l'argent. Et pour certains projets ce n'est pas possible. On préfère tourner certaines parties sur fond vert, ou rajouter des effets visuels en post production.

Mais il y a de plus en plus de réalisateurs qui aiment les effets réels et qui tentent de les privilégier dès que cela est possible. C'est très facile pour des effets de fumée, de feu, d'explosion, d'eau (à condition d'engager le personnel compétent et d'y mettre le prix). C'est plus difficile quand il y a tout un quartier de Paris en 1810 à reconstituer. J'avais travaillé sur le tournage de L'Empereur de Paris, réalisé par Jean-François Richet. L'équipe décoration avait reconstitué plusieurs rues de la capitale, avec une place de marché, et une partie du canal de la Bièvre. Les façades des immeubles étaient toutes fausses et construites uniquement en rez-de-chaussée. Le reste des immeubles a été ajouté en post-production. Les projets réussis visuellement sont souvent ceux qui ont réussi à se positionner à l'endroit le plus juste pour tous les effets.

Si une personne voulait se lancer dans le métier de scénographe, qu'est-ce que tu aimerais lui dire ? Qu'est-ce que tu aurais aimé savoir et qu'est-ce qui aurait pu te faire gagner du temps/de l'énergie dans l'apprentissage de ton métier ?

C'est un domaine qui demande beaucoup d'investissement au quotidien, d'être curieux et d'avoir une bonne vision de l'espace. Il n'y a pas forcément besoin de faire une école spécifique. Beaucoup de formations peuvent mener au métier de scénographe ou décorateur. Il faut savoir se donner les moyens, faire des stages, rencontrer les personnes qui réussiront à vous donner votre chance. Et savoir s'entourer lorsque cela est nécessaire. Le réseau se construit et s'alimente. Et pour le commencer, il faut faire des projets, encore et encore. Commencer par des petits, et au fur et à mesure ça va se développer. L'expérience cumulée va aider à gagner en confiance pour des projet plus conséquents.

Il ne faut pas hésiter à contacter des chefs décorateurs ou des productions pour leur demander un stage. C'est un milieu qui est dans la transmission, même si c'est un petit monde, les portes sont ouvertes pour les personnes qui ont cette soif d'apprendre et de travailler dans ce domaine.